Chronique de la RAT : L’aphorisme de l’Acadie

par Sylvain Bérubé

Il ne sera pas ici question de faire un constat sur l’Acadie, bien qu’il reste à la Réforme acadienne traditionnelle (RAT) d’élaborer certaines de ses positions sur des enjeux comme l’euthanasie, l’avortement, l’inceste, l’automutilation et la rupture amoureuse. Non, cette chronique sera la réflexion que l’Acadie écrirait si elle avait des mains. Étant la seule voix d’accès vers le savoir légitime, la RAT est donc également le seul organe capable d’émettre les paroles de l’Acadie avec le plus majuscule des « A ». Voici ce qu’elle m’a confié :

« À 409 années d’existence — on cesse d’utiliser après l’âge de 150 ans le mot “ans” —, le Canada comprendra dans quelques années… Ce que je veux dire, c’est qu’à mon âge on existe. À mon âge on transcende l’être, on est donc à la fois devenir et être, et le pont historico-temporel du passé au présent se résume par l’avoir été. Malgré cette existence, qui est devenue culturelle, à l’œil du monde, je ne suis qu’une fillette, je ne suis qu’un picot sur la grande ligne du temps de l’expérience humaine. Depuis les premiers empires hydrauliques, jusqu’à l’émergence des hyperpuissances mondiales, je ne suis qu’une mention rapide dans les livres d’histoire. Pourtant, j’existe encore. Mais je frôle l’oubli. Cet oubli, malgré ma jeunesse, me rend incroyablement vieille. Je suis vieille quand Radio-Canda parle d’“acadianisation” pour signifier l’“anglicisation” des rues de Montréal. Je suis vieille quand Patrimoine Canada change les critères pour le financement des organismes pour défavoriser les organismes francophones. Je me sens très vieille toutes les fois qu’une personne pense que le bilinguisme institutionnel suffit à ma survie.

Je me sens vieille, mais ce n’est pas pour dire que je le suis. Un homme de 102 ans a récemment terminé un marathon. L’homme en question a débuté à courir des marathons lorsqu’il était octogénaire. Ma vieillesse vient de mon délaissement. Mais je sens une envie grouiller en moi. Avec le printemps qui arrive, j’ai envie de sortir un peu plus, d’aller prendre de l’air, et même, peut-être, de me remettre à la course! Je ne peux expliquer pourquoi je me suis laissée vieillir, mais je doute que ce soit lié à ma routine. Dans les trente dernières années, je suis devenue tellement occupée avec la routine, j’ai tellement sauté d’une réunion à une autre que j’ai oublié de prendre du temps pour réfléchir, pour crier, pour chanter et pour être jeune. À 409 ans, exister est une chose facile (pas pour dire que c’est un état permanent), mais exister n’est pas être. Pour être, ça prend un effort constant et concerté de présentation et de représentation, pour exister, il suffit de respirer. Exister est la conditione sine qua non d’être.

J’ai peur. Tous les jours, j’ai peur que mon état de vieillesse soit irréversible et que ma nouvelle énergie s’échappe sans avoir apporté les changements qu’il me faut pour continuer à grandir. Après 409 années sur cette terre, j’oublie si je me suis déjà sentie aussi vieille qu’aujourd’hui, mais je me rassure en me disant que quelqu’un pourra sûrement trouver la réponse en fouillant dans les anales du temps. J’oublie, mais suis-je oubliée? »

Les paroles de notre mère patrie ont été prononcées; elle sent en elle le réveil de la Réforme. Disciples, c’est à votre tour de partager les paroles que l’Acadie a bien voulu me partager pour que je puisse vous les retransmettre. C’était l’aphorisme de l’Acadie.

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