La vie en rouge

184 sièges. 68% de participation. Les statistiques se sont multipliées à l’annonce de la victoire libérale aux élections fédérales du 19 octobre. Mais derrière les chiffres se cachent plusieurs questions et enjeux pour le futur.

Les superlatifs employés pour qualifier la victoire électorale du parti de Justin Trudeau ont fusé sur les réseaux sociaux et dans la presse. Certains s’extasiaient de la « vague libérale », d’autres tombaient en pâmoison devant le « raz-de-marée rouge»… Toutefois, une fois sorti de la fièvre post-électorale, force est de reconnaître que l’ampleur du succès libéral est essentiellement due au système électoral canadien.

Félix Grenier, professeur de science politique à l’Université de Moncton, tempère d’ailleurs tout optimisme excessif : « Il faut remettre ces résultats dans leur contexte. Le nombre de sièges obtenus ne représente pas le pourcentage des votes émis ». En d’autres termes, un seul point de pourcentage peut déterminer à qui le siège reviendra. Ginette Petitpas-Taylor, à titre d’exemple, n’a pas recueilli les votes de tous les citoyens de Moncton-Riverview-Dieppe avec 57,9% des votes, mais, ayant réalisé le meilleur pourcentage parmi les quatre candidats, le siège lui a été attribué.

Félix Grenier se dit cependant étonné par l’ampleur de la victoire libérale dans les Maritimes : « 32 sur 32, c’est très surprenant ! ».

Le politologue justifie le triomphe de Justin Trudeau par sa capacité d’adaptation durant la campagne. Après des débuts hésitants, il a en effet su très rapidement ajuster son message. Dans cette optique, la longueur de la campagne lui a été extrêmement bénéfique. Par ailleurs, il était clair que la majorité des électeurs désiraient se débarrasser des conservateurs : « Les gens voulaient un changement au début de la campagne. En 2011 aussi, mais le vote s’était divisé en deux. »

 

Quel Trudeau à Ottawa?

Justin Trudeau est donc parvenu à se hisser au pouvoir. Mais après la consécration vient la période de la confirmation, bien plus piégeuse. Le premier défi consistera à se détacher de l’image de « fils de », l’héritage de Pierre Elliott Trudeau se faisant encore lourdement sentir au Canada.

Félix Grenier estime qu’il a déjà trouvé un certain équilibre : « Il joue très bien le jeu. Il ne nie pas sa filiation, mais il ne s’y réfère pas constamment non plus ». Ses promesses de décentralisation—considération accrue pour les ministres et les Parlements—semblent en tout cas indiquer qu’il est prêt à rompre avec le legs de son père, qui fut un Premier ministre relativement centralisateur.

La question connexe à la décentralisation est évidemment celle des relations aux provinces et aux municipalités.

«Ce sera difficile de faire aussi mal que Stephen Harper. Il était extrêmement centralisateur et ne participait même pas aux réunions. Je pense qu’on peut donc être positif au niveau des relations avec les provinces », déclare le professeur de science politique.

En ce qui concerne les rapports à entretenir avec les pouvoirs locaux, Justin Trudeau a promis de réinvestir dans les grandes villes, qu’il considère comme les lieux où l’on génère la richesse et la prospérité économique. Sur cette question, la démarcation semble à priori à nouveau être forte entre les dix ans de conservatisme et la nouvelle ère rouge qui s’ouvre.

Un autre défi de taille qui attend le nouveau Premier ministre est celui du Sénat. Thomas Mulcair, le chef néo-démocrate, avait promis de le supprimer purement et simplement s’il était élu. Les libéraux avaient pris des engagements moins fermes, préférant parler de réformes. La structure et la fonction à donner à cette institution ne sont pas les seuls problèmes pour le chef du pays, il doit en outre gouverner sans majorité libérale au Sénat, puisqu’il a expulsé les sénateurs de son caucus en 2014. Ce casse-tête paraît particulièrement ardu à résoudre.

Dès lors, la question suivante se pose : Justin Trudeau a-t-il les épaules assez larges pour assumer sa fonction ? L’argument de sa jeunesse et de son inexpérience a été maintes fois brandi par ses adversaires au cours de la campagne.

Félix Grenier ne pense pas que ce dernier soit recevable : « Par principe, je ne vois pas que ce soit un obstacle. » Il ajoute que la qualité de la personne est plus importante que son âge à l’heure de juger ses aptitudes. De plus, sa jeunesse peut constituer un atout aux yeux des Canadiens, qui, comme susmentionné, désiraient ardemment un changement.

 

Et les perdants ?

Les conservateurs ont donc vu leur règne de neuf ans s’achever. À quoi ressemblera leur avenir ? Le parti n’est, en tout cas, pas à rebâtir depuis la base, la défaite électorale n’ayant pas été trop sévère.

Félix Grenier considère que le parti de Stephen Harper formera une opposition forte, et que son futur sera surtout déterminé par un facteur : « Le défi est le même depuis cinquante ans : s’établir à l’Est du Canada ». La course à la chefferie sera aussi à surveiller.

Du côté orange, le politologue pense surtout que l’année à venir sera consacrée au bilan de la campagne et à l’élection d’un nouveau chef. À plus long terme, le NPD devra tenter de se redifférencier du Parti Libéral (qui occupe habilement le centre-gauche) et de se détacher de son image de parti des syndicats. Autant de défis majeurs pour les trois grands partis, qui promettent une législature passionnante et animée !

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