L’abattoir des idées : une lettre ouverte à l’électeur qui ne vote pas

Par Alexandre Boudreau

La démocratie canadienne en est une qui s’enlise dans sa propre incompétence. Les jeunes ne votent pas. Le peuple ne vote pas. On peut se morfondre sur le sort des taux électoraux de la province, qui étaient lamentablement bas, mis à 65% selon le rapport d’élections Nouveau-Brunswick, ou même des taux de participation du Canada à la dernière élection fédérale, qui étaient à 61% (pour mettre cela en perspective, 9 434 184 électeurs enregistrés ne se sont pas présentés pour voter) selon Élections Canada. On entend partout la nouvelle déprimante, effrayante, et qui pourtant ne fait pas de bruit, car elle est, en un sens, normale : la démocratie se meurt. C’est une idée imparfaite qui avance dans le futur en se détériorant, et cætera. De cette manière, la démocratie comme telle devient elle-même un méta-enjeu dans les élections, on en vient à s’interroger sur la structure même dans laquelle nous exerçons notre droit de voter. Certains ressentent une certaine apathie envers le vote. Le sentiment d’impuissance, même en cas de vote, couplé d’un sentiment de méfiance générale envers la politique en pousse certains à renoncer à leur seule chance d’influencer un tant soit peu la gouvernance du pays dans lequel ils vivent. Ces gens tuent le pays.

Je ne parle même pas ici de considérations partisanes, je ne parle pas du rendement du gouvernement actuel. En fait, lorsque l’on parle de l’exercice de la démocratie, il importe beaucoup plus que cette démocratie fonctionne et représente les idéaux de sa population. Peu importe la direction dans laquelle elle avance, gauche ou droite (bien qu’on ne puisse plus vraiment, de nos jours, parler d’échelle gauche-droite), l’important, c’est que la démocratie avance. Pour ce faire, il faut que la rage surpasse le sentiment d’impuissance. Alors, cher électeur, si je n’ai pas pu t’enrager comme il faut avec ce que tu viens de lire, laisse-moi te dire pourquoi ton sentiment d’impuissance n’a pas lieu d’être.

« Je ne veux pas voter, car aucun des candidats ne représente mes idéaux »

Bienvenue dans le club, hale-toi une bûche. En fait, en parlant de manière générale et assez spéculative, la plupart des Canadiens ne se sentent pas vraiment représentés par le candidat pour lequel ils votent. Ils peuvent certainement être en accord avec la plupart de ses idéaux, mais, sauf exception, il y aura toujours le doute omniprésent que le candidat ne partage pas une certaine opinion bien présente dans l’électorat, ou bien qu’il ne tiendra pas ses promesses politiques. C’est un risque à prendre. Mieux vaut se sentir partiellement représenté que pas représenté du tout. Autrefois, dans une époque maintenant déchue, se pratiquait l’exercice du référendum, qui permettait de mettre le pouvoir en contact avec ceux qui ressentaient les effets de la politique. Espérons que cette pratique mystique de démocratie non-électorale revienne à l’affiche avec le prochain gouvernement, qu’il soit nouveau ou pas si nouveau que cela. Il se pourrait que cela réduise le sentiment de représentation inadéquate. En attendant, va voter.

« En votant, je fais partie du système »

C’est une expression que j’entends souvent. Bien sûr, tu as tort, tu fais partie du système de toute façon. Plusieurs personnes qui pensent de cette manière choisissent activement de ne pas voter, pour ne pas se faire « avaler par le système », et considèrent leur non-vote comme un exercice protestataire, un exercice d’indignation face au pouvoir, ou un truc du genre.

La vérité est tout autre : si tu ne votes pas, peu importe la fausse raison morale auto-glorifiante que tu attaches à cet acte, tu fais partie de la masse informe de l’électorat mort, qui permet à la politique de continuer de stagner. En ne votant pas, tu contribues à faire de la politique canadienne une institution que tu perçois toi-même comme étant indésirable et problématique. Comme le dit la FÉÉCUM : « Si tu votes pas, tu pourras pas chialer! ». L’état actuel des choses peut te sembler indésirable, et l’inaction contribue à cela. Va voter, et terrifie ce système qui te déplaît tant.

« Je me fous de la politique »

Je compatis, vraiment. Quelques-uns de mes meilleurs amis se foutent de la politique. Si « je me fous de la politique » est ton excuse pour ne pas aller voter, je n’ai pas grand-chose à te dire, sauf ceci : même si tu penses que tu t’en fous complètement, la politique touche fort probablement directement à un domaine que tu considères comme primordial. La politique touche à tout, elle influe sur tout, ou presque. Et tu as une influence sur la politique: ton vote. Bien sûr, c’est une influence minime, mais c’est tout ce que tu as, et tu serais bien stupide de t’en dépourvoir, mon ami. Alors, va voter.

Vivons-nous dans une réelle démocratie?

J’ai eu cette discussion hier avec une amie. Le sujet m’a beaucoup surpris, vu que je ne m’étais jamais vraiment penché sur la question. Le fond de son idée était que comme la majorité de la population n’a pas voté pour le Premier ministre actuel, la démocratie ne fonctionnait pas. Il est vrai que le mode de scrutin uninominal majoritaire à un tour, le mode de vote actuellement en usage au Canada, est imparfait.

Les élections comme telles présentent plusieurs autres problèmes, comme le fait que le vote n’est pas nécessairement accessible à tous. Des électeurs de la région de Saint-Quentin, par exemple, devront aller voter à Kedgwick pour exercer leur droit de vote. Des étudiants du campus de Moncton ont dû prendre un autobus pour aller voter par anticipation, car nous n’avons pas eu la chance d’avoir un bureau de vote sur notre campus (félicitations à la FÉÉCUM pour promouvoir la démocratie mieux qu’Élections Canada). Rendus à ce bureau de vote, des étudiants ont dû faire la queue pendant plus d’une heure pour exercer leur droit de vote. Dans de telles conditions, le droit de vote ressemble plus à un privilège de vote.

Cependant, différentes personnes de par le monde font réellement face à un privilège de vote, ils sont dans un système où ils doivent se battre pour avoir leur mot à dire, comme en Chine, où la population est victime d’un mode de scrutin indirect. Ou alors en Russie, par exemple, dont le système ne peut même pas être désigné comme démocratique, même si la population vote.

Certaines personnes meurent pour leur droit de vote. Alors, cher lecteur, cher électeur, à moins que ta vie soit en danger… Va voter.

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