L’atterrissage culturel

Par Yousra Larabi

Je n’ai jamais pensé qu’un jour je serai parmi les passagers du vol Casablanca-Montréal-Moncton. Un périple d’un pays de l’Afrique vers un autre de l’Amérique. Deux continents différents qui n’ont en commun que leur direction nord. J’étais sous l’emprise d’une indescriptible émotion, et c’était normal, car je venais de quitter ma famille pour la première fois. Assise, sur le siège de l’avion, j’étais sur le point de pleurer. La conversation que j’ai entamée avec la demoiselle philippine, qui s’asseyait à côté de moi, m’avait libérée des filets de l’inquiétude. Ma voisine asiatique, qui parlait anglais, m’avait procuré un peu de confiance surtout au moment du décollage de l’avion. Un décollage qui m’a noyée dans une sensation où la peur et l’éblouissement se confondaient.

Je savais que je n’avais pas droit à la crainte des effets du décollage. Ça aurait été insolite surtout pour moi, une étudiante souhaitant faire carrière en génie mécanique. Ces contraintes m’avaient forcée à occulter ma peur, tant bien que mal. Le décollage n’était pas mon souci majeur, car au fond de moi, des myriades d’interrogations sur mon séjour au Canada, m’interpellaient et me tourmentaient. Les quelques informations que j’avais concoctées de l’Internet et de ma voisine philippine n’avaient pas rassasié ma curiosité. Cette situation m’avait rappelé la fameuse citation d’André Gide « il ne suffit pas de dire que les sables des océans sont doux, il faut que mes pieds nus sentent cette douceur ».

À travers le hublot de l’avion, je larguai imprudemment mon dernier regard, à travers des yeux larmoyants, sur la ville où j’ai vécu mes 18 ans.

L’incursion de l’avion dans la blancheur des nuages interrompt ma méditation sur ma ville et m’obligea à penser à mon « atterrissage » dans un pays où je n’avais ni famille ni amis. Je me suis rendu compte, pour la première fois, que j’avais un bagage immatériel que j’ai pu constituer durant mes 18 ans. C’était le seul patrimoine dont j’ignorais la valeur. Comment pourrai-je convertir le dirham marocain ? Je savais que serais attelée à adapter mon « patrimoine » à un environnement différent. Je savais qu’un travail de longue haleine m’attendait pour m’intégrer culturellement et socialement. Heureusement que je suis armée de trois langues étrangères, d’un esprit ouvert et d’un tempérament sociable.

Ces atouts m’avaient aidé à faire face aux différences entre mon pays, de culture afro-arabe, et le pays d’accueil qui est de culture amérindienne tendant au multiculturalisme.

À vrai dire, j’ai heurté beaucoup de difficultés notamment pour m’habituer au climat trop froid, pour la Méditerranéenne que je suis. Le jour où j’ai ressenti le dépaysement est mon premier vendredi au Canada. Chez moi durant cette journée de la semaine, on avait l’habitude de nous réunir autour d’un plat de couscous préparé par ma mère. De surcroit, je devais suivre un nouveau régime alimentaire à dominance de viandes et substituts qui est très différent de celui de mon pays.

Les plats marocains garnis de beaucoup de légumes et d’épices me manquent toujours. Mon budget et le temps ne me permettait pas de suivre mes études avec aisance, d’autant plus que je devais être au four et au moulin, et préparer tous mes repas. Le système éducatif canadien, qui est trop exigeant (pour ne pas dire stressant) ne m’avait pas facilité la tâche.

Malgré tout, j’ai réussi à surmonter tous les obstacles chemin faisant et plus particulièrement le volet culturel. J’étais obligée d’utiliser mes quatre langues et de m’intégrer progressivement dans une société multiculturelle.

En somme, mon atterrissage culturel, n’a été ni catastrophique ni digne d’applaudissements. Je sens que je suis en train de contribuer à la réussite du projet d’une société multiculturelle. Je sais que mon « atterrissage » dans mon pays se ferait avec un patrimoine immatériel valeureux.

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