Organisation d’activités sociales : le processus qui rend fou

par Rémi Frenette

Qui se souvient de la maison qui rend fou du film Les douze travaux d’Astérix ?

« Oh ! Il ne s’agit que d’une simple formalité administrative ! », s’exclame Astérix devant le premier commis. « C’est ça, une formalité administrative », de répondre celui-ci. « Vous devez demander le laisser-passer A-38 ».

Les dix minutes suivantes nous font voir Astérix et Obélix perdre progressivement la raison en essayant d’arriver à bout de cette montagne bureaucratique, formelle et procédurale qu’est la maison qui rend fou.

Les lecteurs du Front seront peut-être étonnés de constater la relation existant entre cet extrait d’un film d’Astérix et le processus administratif régissant l’organisation d’activités sociales à l’Université de Moncton.

Le problème ne date pas d’hier. Le 29 septembre dernier, Le Front publiait un article intitulé Plaisir interdit à l’Université de Moncton ? et dénonçait l’ensemble des procédures qui régissent l’organisation d’activités sur le campus : bannissement des initiations traditionnelles, monopolisation des services alimentaires par Sodexo, obligation pour les conseils et associations étudiantes de se munir d’une politique d’assurance, sans oublier la fin du fameux Pubcrawl de la rentrée, il y a deux ans.

Afin de mieux comprendre l’enjeu dans son ensemble, il faut se référer à la page Internet « Services aux étudiantes et étudiants » du campus de Moncton (http://www.umoncton.ca/umcm-saee/) où l’on énonce et justifie les règlements entourant les activités sociales sur le campus.

Pour les « activités d’intégration » (puisque le terme « initiation » est interdit), on découvre un code de conduite (http://www.umoncton.ca/umcm-saee/node/188) ayant pour but de « faciliter l’intégration à la vie universitaire, de développer une attitude positive envers les études universitaires et un sens d’appartenance à un milieu sain, confortable et propice à l’apprentissage ». Les règlements visent à ne pas ridiculiser, humilier, effrayer et intimider les participants. Aussi, le plan d’activité d’intégration doit être présenté aux concernés avant le début de l’activité ; « aucune activité additionnelle et spontanée ne pouvant être ajoutée en cours de route ».

On apprend ensuite que les personnes dissidentes pourront « être poursuivies devant les comités disciplinaires de l’Université ».

Plus globalement, par rapport aux activités sociales, il est écrit brun foncé sur beige-gris (http://www.umoncton.ca/umcm-saee/node/190) que l’ensemble des procédures vise à « faciliter l’organisation d’activités et d’en augmenter les chances de réussites ». On apprend ensuite que toute activité doit être approuvée, que ce soit pour « une soirée sociale, une soirée d’amateurs, une loterie, une vente de pâtisserie, un lave-auto, etc., et ce, au moins 7 jours avant une activité mineure et 30 jours avant une activité majeure ».

Normalement, un nombre fixe de deux activités mineures et une majeure par association étudiante peuvent être soumises dans un semestre.

Bien entendu, seuls les groupes officiellement reconnus par l’Université ont le droit de faire la demande d’approbation d’activité. Cette requête doit se faire par le biais du « Formulaire de demande pour projet étudiant » (http://www.umoncton.ca/umcm-saee/files/saee/wf/wf/pdf/formddpe.pdf).

Dans la même veine, pour être reconnus par l’Université, chaque regroupement étudiant doit soumettre une demande de reconnaissance officielle http://www.umoncton.ca/umcm-saee/node/191), suite à laquelle une myriade de formalités régissent les critères d’acceptabilité, le processus de renouvellement et de changement du groupe, la présentation d’une charte ou d’une constitution officielle, etc.

Après tout cela, il ne s’agit que du bout de l’iceberg ; un iceberg monumental qui nécessiterait une investigation beaucoup plus approfondie pour tirer la question au clair : ces procédures contribuent-elles réellement à faciliter l’organisation d’événements rassembleurs sur le campus ?

Divers conseils et associations étudiantes ont dû faire face à ce processus bureaucratique tout comme au monopole alimentaire de certaines compagnies affiliées à l’Université.

Selon Richard Petitpas, président du conseil des sciences sociales, c’est quelque chose qui pose facilement problème : « C’est plus un obstacle qu’une aide. L’Université a des ententes et des contraintes qui ont des répercussions sur les étudiants, comme Coke ou Sodexo, par exemple, qui ont des contrats avec l’Université. »

Richard Petitpas explique qu’il a dû récemment signer un formulaire promettant qu’il était responsable du BBQ et qu’il ne le laisserait pas sans surveillance durant l’activité : « Oui, la bombonne est dangereuse. Mais tu sais, on fait plus que seulement manger du Kraft Dinner dans le four micro-onde. Sur certains côtés, dans la façon qu’ils s’adressent à nous, on se sent comme si on ne se fait pas traiter comme des adultes. »

D’autre part, le Front de septembre 2010 mentionnait l’émergence d’une contre-culture récréative, d’un « marché-noir d’activités sociales » visant à redonner le souffle au sentiment collectif du campus.

La meilleure illustration de ce mouvement est certainement l’Association libre des étudiants québécois et amis (ALEQA). Dans le Front du 6 avril 2011, l’ALEQA explique sa philosophie dans une lettre d’opinion intitulée « Cessez de demander des permissions ! » : « Le message que l’on a ardemment tenté de faire passer peut se résumer de façon quelque peu vulgaire comme ceci : GAGNE DE PISSOUS DE DEMANDEUX DE PERMISSIONS ! Arrêtez d’avoir la maudite tendance maladive à attendre que les choses se passent. Si vous avez une bonne idée en tant qu’individu seul, de groupe, de conseil ou de fédération étudiante, ben faites-la !!! »

L’ALEQA a notamment organisé deux buv-o-thons durant l’année dernière. Au deuxième, elle s’était arrangée avec le Café afin que soient servies des bières importées et de la poutine, une première et un franc succès pour le Café. Les étudiants ont dégusté leurs boissons dans une atmosphère des plus sociales en visionnant « La guerre des tuques » et « Dédé à travers les brumes » sur écran-projecteur dans l’Osmose.

Malgré cela et bien d’autres activités, l’ALEQA ne se qualifie pas dans les critères de reconnaissance officielle des associations.

Le Front a donc demandé à Alexandre Ouellet si cela leur avait posé problème : « Dans mon souvenir, aucun. (…) On faisait des activités sans enfreindre aucun règlement, à part chanter au Café et boire de la bière en étant majeurs. (…) Nous aurions pu avoir des ennuis, mais on a manqué de temps pour en profiter. Le presque club nudiste en est un bon exemple. »

Ce « presque-club » avait amassé plus de 80 signatures en une heure et demie, avec 50% d’intérêt dans les deux sexes. Alexandre Ouellet rajoute que « si nous aurions eu des réprimandes, hé bien nous aurions probablement été à Taillon nus pour manifester nos droits d’avoir un club nudiste. Pourquoi se gêner ? »

Au final, plusieurs estiment que la formalité des procédures réglant les activités sur le campus nuit à la cohésion et au sentiment collectif de l’Université, tandis que l’administration rappelle la nécessité des règlements pour assurer un déroulement organisé et sécuritaire de ces événements.

De toute évidence, c’est un dossier conflictuel méritant l’attention des étudiants, des divers conseils et associations ainsi que de l’administration de l’Université. Les positions se rangent d’un côté et de l’autre du débat. Il semble y avoir besoin urgent de trouver un juste milieu pour le bénéfice de tous.

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