Rhinocéros: absurde… et génial!

Vous avez sans doute assisté à une pièce ridicule, mais connaissez-vous le théâtre de l’absurde? Non, pas en termes de qualité, mais plutôt en guise de thème dominant.

Absurde comme concept, mais infiniment géniale dans sa thématique, la scène 2 du deuxième acte de la pièce de théâtre « Rhinocéros » d’Eugène Ionesco (1959), mise en scène par Andréi Zaharia, professeur d’art dramatique à l’Université de Moncton, fut présentée au Pavillon Jeanne-de-Valois ce 17 novembre dernier.

Comportant un montage rudimentaire et seulement deux personnages, cette courte scène d’environ une heure a réussi à non seulement étonner et amuser son publique, mais également à le porter à réfléchir largement sur plusieurs concepts.

La scène en bref

Située dans la chambre d’un homme qui toussote et qui grogne, emmitouflé sous les couvertures de son lit, la pièce représente ce qui semble premièrement être la visite d’un ami, préoccupé par l’absence de son collègue au travail, alors qu’on se rend rapidement compte qu’il y a un problème progressif au cours de la conversation des deux hommes.

Jean (Émilien Cormier), qui au premier regard semble avoir le rhume, se transforme lentement, mais évidemment, en rhinocéros sous les yeux de son ami Bérenger (Tommy Desrosiers). Cela est expliqué par une « rhinocérite », un virus qui résulte en la métamorphose des gens de la ville en rhinocéros.

Même en lisant le concept de base de la pièce, on se rend immédiatement à l’évidence de son absurdité. Pourtant, par son approche humoristique, la scène représente ouvertement la résistance et la tolérance humaine face à la grimpée de toutes formes de comportements et d’idéologies extrêmes en société, ouvrant une fenêtre d’interprétation allant jusqu’aux régimes totalitaires.

Analogie aux idéologies totalitaires

Vous ne comprenez toujours pas? Analysons donc la scène: en s’axant premièrement sur le personnage de Jean, ce dernier présente un premier aperçu de l’invasion d’une idéologie extrême par ce qui semble être un malaise commun. Bien que l’on remarque qu’il respire très fort et que sa voix s’aggrave, il n’est pas hors commun que l’on ait une pensée ou un symptôme qui diffère quelque peu du quotidien. On tente de rassurer nos proches, de se rassurer soi-même que cela n’a aucun effet important et que c’est parfaitement normal.

Comme une nouvelle idéologie, on voit qu’en reconnaissant son existence initiale et peu perturbante, on tente de l’ignorer, puisqu’elle ne porte pas d’effet immédiat sur nous. Par contre, on doit se rappeler que toute idéologie, tout régime politique, est premièrement embryonnaire et que ses effets, dévastateurs dans plusieurs cas, sont progressifs.Rhinocéros-Ionesco

À mesure que la scène se déroule, Jean devient de plus en plus fiévreux et agressif, passant d’une petite « bosse » sur sa tête à une corne, ainsi que d’un teint de peau verdâtre à cuivreux. Tout au long de ces changements exponentiels, Bérenger tente de convaincre son ami d’appeler le médecin, mais face au refus et à l’insistance de Jean qu’il se porte parfaitement bien, il continue de parler avec lui, se souciant peu du fait que son compagnon manifeste très évidemment les symptômes de la « rhinocérite ».

Bérenger représente donc la tolérance du publique face aux changements progressifs et évidents, causés par une idéologie insidieuse. Bien qu’il en parle et qu’il tente d’éclaircir le sujet avec Jean, sa prise de conscience de la situation ne va pas plus vite que la transformation de son ami, se manifestant pourtant physiquement devant lui.

Ce n’est pas avant qu’une idéologie se concrétise dans l’esprit des gens, qu’elle se manifeste par des actions extrêmes qu’on en ressent véritablement le danger, et ce n’est pas avant que Bérenger constate que Jean est maintenant un rhinocéros dangereux qu’il appelle la police.

En tout, ce fut une représentation exceptionnelle. Malgré l’absence de maquillage et de tout costume faisant quelque peu allusion au rhinocéros, ce fut par le talent indéniable d’Émilien Cormier dans le rôle de Jean et celui de Tommy Desrosiers dans le rôle de Bérenger que ces acteurs-étudiants d’art dramatique ont fait briller cette scène de toutes ses couleurs.

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