Une table ronde sur la littérature acadienne remet le chiac en perspective

par Rémi Frenette

Jeudi dernier à l’édifice Léopold-Taillon, dans le cadre du Salon du Livre de Dieppe, l’Alliance française de Moncton présentait la table ronde « L’évolution de la littérature acadienne » avec comme invités David Lonergan et Catherine Leclerc, professeurs et experts dans le domaine.

Il ne s’agissait pas d’une présentation magistrale à sens unique. Plutôt, les deux invités s’échangeaient la balle dans le cadre d’une discussion des plus naturelles. Ils donnaient leurs impressions sur la littérature acadienne, son parcours et ses particularités. Les thèmes principaux entremêlaient littérature, langue et identité. Dans l’ensemble, c’est surtout la question du chiac qui a dominé.

David Lonergan est québécois de naissance et acadien d’adoption. Après être déménagé à Moncton en 1994, ses intérêts pour la littérature francophone des Maritimes l’ont incité à travailler sur le corpus acadien. Depuis 1994, il publie une chronique littéraire dans l’Acadie Nouvelle. Il enseigne aussi le théâtre à l’Université de Moncton depuis près d’une décennie.

Depuis 2005, Catherine Leclerc est professeure de traduction et de littérature acadienne au Département de langue et littérature à l’Université McGill. Elle se spécialise dans la littérature comparée des œuvres québécoises, acadiennes et franco-ontariennes. Elle s’intéresse surtout à la cohabitation du français et de l’anglais et à leur traduction dans les textes littéraires.

Lonergan et Leclerc ont longuement discuté de la place et du rôle du chiac au sein de la littérature acadienne, notamment chez des auteurs tels Antonine Maillet, Jean Babineau et France Daigle. Ils ont conclu que le chiac n’est pas totalement représentatif de l’identité acadienne ni de sa littérature, même s’il en est une facette importante.

D’une part, il faut reconnaître que le chiac n’est typique qu’au sud-est du Nouveau-Brunswick, tandis que le territoire acadien et ses nombreuses variantes linguistiques dépassent largement cette région. Les invités ont exprimé certaines préoccupations, notamment le risque que la diversité des parlers acadiens ne soit réduite au chiac en raison de sa diffusion dans la littérature et dans des émissions comme Acadieman créé par Dano LeBlanc.

D’autre part, même si le chiac est présent dans certaines œuvres acadiennes, Lonergan explique que c’est la forme du français standard qui domine, autant dans les poèmes que dans les romans et les pièces de théâtre. Il a donné l’exemple du poème « L’éloge du chiac » de Gérald LeBlanc qui, ironiquement, est écris dans un français soutenu. Selon Lonergan, il est clair que la majorité des littéraires acadiens n’ont pas transcrit le chiac dans leurs œuvres.

Catherine Leclerc soutient que le chiac n’a en effet pas une grande tradition littéraire et que cela force les auteurs à se l’inventer eux-mêmes. Cela va de soi puisqu’il en existe plusieurs variétés et qu’il ne possède pas de forme écrite normative. Elle croit par ailleurs que cela donne une grande liberté aux auteurs dans leur processus de création.

Selon Leclerc, le simple choix de mettre les passages chiacs en italique constitue une prise de position. L’auteur qui présente le chiac sans italique serait en train de dire : « Le chiac est une langue en soi ; pourquoi l’italique ? » Un autre auteur qui écrit « Où est-ce que », puis « Ayousque » et « y’où-ce que » serait en train de jouer consciemment sur la forme. En même temps qu’il atteste de l’existence de l’expression, il émet un questionnement sur sa transcription et sur la malléabilité du chiac.

Pour Lonergan et Leclerc, le chiac est davantage un lieu de rassemblement que d’autres mélanges français-anglais au Canada. Ils soulèvent l’exemple de L’homme invisible (1981) du franco-ontarien Patrice Desbiens où le français et l’anglais sont des antithèses à plusieurs niveaux. En Acadie, par contre, le chiac ne signifie pas ne pas être francophone. Les gens ont tendance à y trouver une fierté et un lieu d’appartenance, mariant ainsi ce que d’autres perçoivent comme le blanc et le noir. Sans minimiser le risque des effets néfastes du mélange linguistique par rapport à l’assimilation et au questionnement identitaire, ils estiment que la réflexion chiac est plus vivide que la conception québécoise des deux langues.

Au final, ce fut une riche réflexion identitaire, linguistique et culturelle à partir de la littérature acadienne.

Toujours dans le cadre du Salon du livre de Dieppe, l’Alliance française de Moncton a présenté une autre table ronde intitulée « La littérature et la société haïtienne », le vendredi 21 octobre, au centre étudiant de l’Université. Les invités comprenaient Stanley Péan, Rodney Saint-Éloi et Michel Jean. Le tout a été couronné le dimanche 23 octobre au Café Croissant Soleil lors d’un brunch littéraire portant sur « La littérature régionale ». Les invités étaient Jocelyne Saucier, Rachel Leclerc et Melvin Gallant.

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